Pantone 2026 : Cloud Dancer, ou le fantasme d’un monde remis à zéro
- 27 janv.
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En décembre 2025, Pantone a annoncé que sa couleur de l’année 2026 serait Cloud Dancer (PANTONE 11-4201) : une teinte douce de blanc, qualifiée de “neutre aérien” censée apporter calme, sérénité et clarté visuelle dans un monde saturé de stimuli et d’informations. C’est la première fois que Pantone choisit une nuance de blanc pur pour sa Color of the Year depuis le lancement du programme en 1999.
Selon le Pantone Color Institute, Cloud Dancer symbolise :
un besoin de nouvelle page blanche, de renouveau et de tranquillité ;
un espace mental dégagé face à la surcharge visuelle de la société moderne ;
un ton suffisamment neutre pour être combiné avec une large palette de couleurs.
Pantone présente cette teinte comme un “chuchotement de calme” capable d’accompagner créativité et introspection.
Ce choix a été accueilli de façon contrastée : certains y voient une invitation légitime à simplifier et apaiser nos environnements chaotiques, d’autres une décision politique involontaire, chargée de connotations culturelles plus profondes.
Mais la neutralité chromatique est-elle neutre ?
À première vue, le blanc peut sembler être une couleur “universelle” et sans message. C’est là une illusion : le blanc est un objet culturel. Chaque fois qu’une esthétique privilégie la réduction, l’absence ou la neutralité chromatique, elle participe à une hiérarchisation culturelle et parfois à une marginalisation des cultures visuellement riches.
Certains critiques soulignent que le minimalisme, dans sa version dominante aujourd’hui, n’est pas simplement un choix formel mais peut reproduire des hiérarchies de classe et de race : la sobriété visuelle devient un signe de distinction sociale et peut être associée à des normes de beauté occidentalisées et élitistes.
L’esthétique minimaliste trouve une grande part de son langage dans le modernisme du XXᵉ siècle, défini par la réduction formelle, la fonctionnalité et l’absence d’ornement et une influence durable du mouvement Bauhaus et de figures comme Ludwig Mies van der Rohe, qui ont promu des idées telles que “less is more”.
Or, cette esthétique a aussi un héritage politique ambigu. Dans les années 1920-30, l’architecture fasciste en Italie et plus tard en Allemagne a souvent combiné rationalisme et monumentalité dépouillée pour incarner l’idéal d’ordre et de discipline du régime. L’architecture dite “totalitaire” de cette époque utilisait des formes simplifiées, des volumes massifs et peu ou pas d’ornement pour signifier l’unité, la puissance étatique et le contrôle social.
Ce n’est pas pour dire que le minimalisme moderne en tant que mouvement artistique est “fasciste” en soi : le minimalisme formel est né surtout dans les années 1960 aux États-Unis comme réaction à l’expressionnisme abstrait, et a hérité du modernisme plutôt que des régimes autoritaires. Mais l’histoire de l’esthétique montre que la réduction visuelle n’a jamais été politiquement neutre : elle a servi différentes idéologies selon les contextes.
L’esthétique dominante, notamment dans les industries du design et du luxe, tend à valoriser des palettes neutres, du blanc, du beige, du gris : une esthétique parfois associée au concept de quiet luxury. Cette tendance est souvent critiquée comme une forme de colonialisme esthétique, où les normes occidentales de sobriété visuelle deviennent des standards mondiaux, au détriment des cultures chromatiques riches et expressives.
Une analyse plus radicale du lien entre minimalisme et idéologies dominantes met en lumière comment l’effacement des signes culturels et la valorisation du “neutre” peuvent marginaliser les histoires, les langues visuelles et les héritages non occidentaux.
La couleur et la saturation sont des vecteurs d’identité : elles racontent des récits, des mémoires, des luttes. Les palettes riches et vibrantes ont souvent été associées à des mouvements populaires, diasporiques ou anticolonialistes. Opposer cette richesse à une esthétique qui privilégie la simplicité et la neutralité, c’est participer, malgré soi, à la reproduction de normes qui effacent des présences culturelles.
Choisir Cloud Dancer comme couleur de l’année dans un monde où la perception du blanc est chargée d’histoires rappelle que le blanc n’est jamais une absence : il est une présence idéologique.
Penser le blanc comme “calme” et “pur” revient parfois à :
valoriser l’absence de marque,
effacer les narratifs historiques complexes,
renforcer des normes de beauté et de classe associées à l’Occident.
Ce choix met en lumière ce que beaucoup de critiques ont déjà souligné : la neutralité est souvent une posture de pouvoir, non un refuge universel.
Et si la couleur était la rébellion ?
Face à l’hégémonie du blanc neutre, la couleur peut être pensée comme un acte de résistance. Elle incarne l’excès, l’affect, la mémoire, l’identité.
Le maximalisme, avec ses palettes saturées, ses motifs, ses références culturelles, refuse l’universalisation par effacement. Il affirme la diversité du monde, la pluralité des histoires et la richesse des expériences.
Cloud Dancer n’est pas juste une teinte de blanc. Son choix comme couleur de l’année 2026 reflète un moment culturel où la simplicité visuelle est valorisée comme antidote aux excès du monde moderne.
Mais cette neutralité est aussi un espace politique, qui invite à réfléchir à la façon dont nos sociétés valorisent certaines esthétiques au détriment d’autres.

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